La conversation dans Palace

Essai d’analyse de la sociabilité des réseaux

Article publié dans la revue RÉSEAUX : par Jean-Paul Lafrance en collaboration avec Danielle Verville, « l’art de bavarder sur Internet », revue RÉSEAUX, Hermès, Paris novembre 1999

Jean-Paul Lafrance, fondateur du Département de communication, UQAM et Danielle Verville, étudiante au doctorat en communication en 1999

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Introduction

Paul Beaud, citant Simmel dans la préface d’un numéro de RÉSEAUX consacré aux messageries, disait : “C’est dans les actions réciproques les plus quotidiennes, sans importance apparente, les échanges les plus futiles que se construit aussi la société.” De l’anodin, du banal, de l’insignifiant, il n’y a que cela dans la messagerie télématique. Et Beaud de rajouter, “du trivial, même du vulgaire, puisque l’on sait ce dont sont fait l’essentiel des messages qui s’échangent par millions sur les écrans des minitels.”

On parle en ce moment beaucoup d’Internet, on s’agite beaucoup dans le microcosme médiatique, soit pour alimenter le mythe de l’accès et du partage démocratique de l’information par tous et pour tous, soit pour dénier à l’Internet le rôle et le statut de média.

Pour Wolton par exemple, Internet ne crée pas de social, ce n’est qu’une infrastructure technique qui ne fait que transporter l’information sans la transformer. Le technique ne crée pas le social, Internet n’est qu’une autoroute de l’information. Dans Internet, c’est dans le Web que l’on crée, échange, partage, discute l’information. Le Web est ou pourrait être une place publique dans la mesure où la communauté des Hommes doués de raison débatte de la res publicae , de la chose publique, selon la définition célèbre de la thèse de doctorat d’Habermas. En un mot, la controverse sur la valeur sociale d’Internet se fait autour du Web, et pas sur autre chose.

– D’une part, les admirateurs d’Internet croient qu’enfin tous les individus pourront accéder à la sphère publique; fini la censure des États, des hommes politiques, des journalistes, tout est écrit et disponible à tous. A preuve les multiples sites sur le Chiapas, les révélations aux USA de l’affaire Lewinski, les chroniques serbes en provenance de l’intérieur de la Yougoslavie pendant la guerre du Kosovo, la libre circulation de la pornographie et de bien d’autres choses innommables. L’utilisateur d’Internet peut recevoir tout ce qui vient de la Planète, mais surtout il peut tout dire, à condition qu’il puisse se faire héberger sur un site. Voir la multitude de sites personnels où n’importe qui peut filmer son quotidien, tenir son journal personnel, diffuser ses articles et ses commentaires sur l’actualité ou alimenter la controverse.

– Les détracteurs d’Internet, en s’inspirant du même modèle de la diffusion de masse, considèrent qu’Internet ne crée pas de valeur ajoutée (sociale) à l’information véhiculée par la presse, la radio, la télévision ou les magazines. D’où le grand débat sur la nécessité du cyber-journalisme. Selon J.Marie Charron, si Internet est un média, l’information ne peut pas faire l’économie d’un procès de médiation et l’information sans intermédiaire est un leurre.

Pour la grande majorité des gens, en dehors du Web, il n’y a rien que du trafic, i.e. du transport de données personnelles, in-signifiantes, anodines, et banales (pour reprendre la litanie du début…), parce que sans poids politique, sans épaisseur sociale En cela, cette querelle nous renvoie à la distinction célèbre entre médias-contenu et média-contenant, entre diffusion et communication, entre communication de masse et échange interpersonnel, entre la radiodiffusion et la téléphonie ! Pourtant Internet fait bien d’autre chose que du Web, il fait du courrier électronique, des forums, du Chat, de l’IRC, de l’ICQ, du jeu en ligne (comme Palace). Internet n’est pas un média comme les autres, c’est un Méta-média (ou un pluri-média) qui englobe tous les médias: médias de diffusion et médias interactifs.

L’objectif de cet article est d’analyser et de tenter de comprendre l’autre face d’Internet, sa face cachée, mais pourtant si simple à apercevoir, trop trivial peut-être! Comme disait De Certeau, grand chantre du quotidien, il faut beaucoup de distance pour comprendre le quotidien: “La raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l’homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire , ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon” . Nous nous attarderons à décoder les usages conviviaux, interactifs et quotidiens d’Internet. Ils sont nombreux et divers:
– Certains sont interpersonnels, comme le courrier électronique; d’autres sont communautaires, sans n’être jamais collectifs, comme les forums, les chats ou les jeux en ligne. Entre l’échange de personne à personne et la diffusion de masse, Internet invente toute une série de canaux de communication de groupe, et c’est la raison de son succès.
– Certains sont en mode a-synchrone, i.e. se déroulant dans une temporalité asymétrique comme le mel ou courriel, si on est québécois (e-mail ) ou les forums (newsgroups ); d’autres sont synchrones comme la conversation face à face, ou le chat , IRC, ICQ
– Certains sont textuels comme IRC, ou graphique et textuel comme Palace ; d’autres sont audio ou vidéo, comme l’i-phone (ou le téléphone par Internet appelé à remplacer le téléphone traditionnel) ou la téléconférence — médias transparents pour l’utilisateur quoique numériques, comme tout ce qui concerne Internet .

Et c’est à travers l’analyse d’un exemple, celui d’un chat comme Palace que nous allons voir comment ces pratiques sont des pratiques sociales et comment elles doivent être analysées comme telles. Autre point, ces exemples montrent bien l’imbrication serrée du social et du technique, en ce sens que l’existence de ce que l’on appelle ces communautés virtuelles est dépendante des dispositifs et des manières de faire techniques.